Personnalité du mois : Juan Miguel Zarandona

Pourquoi avez-vous choisi la traductologie comme domaine?

Bien que je sois né en Guinée équatoriale, ancienne colonie espagnole située en Afrique, ma famille a déménagé à Valladolid, en Vieille-Castille, lorsque j’étais enfant. L’Université de Valladolid, fondée au Moyen-Âge, abrite une très ancienne faculté de sciences humaines et sociales (Facultad de Filosofía y Letras), où j’ai obtenu un double diplôme en études hispaniques et en études anglaises dans les années 1980. À l’époque, je n’étudiais pas la traduction et j’étais trop idéaliste pour avoir de bonnes notes. Pour être honnête, j’avais aussi tendance à rêvasser. Malgré cela, le directeur du Département d’études anglaises (Filología Inglesa) m’a encouragé à postuler à un emploi au campus de Soria. J’ai obtenu le poste et j’ai commencé à enseigner la langue et la littérature anglaises. Peu après, le programme a été annulé par manque d’étudiants, et un nouveau département de traduction a été ouvert à la place. C’était l’un des premiers programmes en Espagne à offrir un diplôme de cinq ans en traduction. Plus de trente ans se sont écoulés depuis mon arrivée à Soria, et je suis devenu professeur de traduction par hasard, ou presque. Bien entendu, par la suite, j’ai obtenu une maîtrise et un doctorat en traductologie.

Sur quoi travaillez-vous en ce moment?

En ce qui concerne la recherche, j’ai toujours combiné mon expérience en sciences humaines (études littéraires, linguistique et langues) aux nouveaux horizons que m’ouvrait la traduction. Par exemple, ma thèse s’intéressait à Alfred Tennyson, poète britannique du XIXe siècle. J’ai regroupé et étudié toutes les traductions de ses poèmes en espagnol et dans les autres langues d’Espagne (le catalan, le basque et le galicien, notamment). Les poèmes les plus populaires étaient ceux qui s’intéressaient à la Bretagne, donc au roi Arthur, aux chevaliers de la Table ronde, à Camelot et au Graal. Ma thèse n’a été qu’un point de départ, qui a mené à la difficile compilation d’un corpus hispanique (Espagne, Portugal et Amérique latine) de littérature arthurienne contemporaine. Même les spécialistes de la question arthurienne ne soupçonnaient pas l’existence d’un tel corpus. Vingt ans plus tard, le travail n’est pas terminé. J’espère pouvoir un jour achever la compilation du corpus des œuvres arthuriennes traduites vers les langues hispaniques, une tâche plus imposante encore. En Espagne, comme dans de nombreuses autres langues et cultures, les traductions des œuvres arthuriennes (y compris les films) dont la langue source est majoritairement l’anglais ou le français, sont souvent mieux connues que les originaux.
Puisque je suis né en Afrique, je m’implique également dans la recherche sur la littérature africaine et la traduction. Ainsi, j’appartiens à un groupe de recherche de l’Université autonome de Barcelone qui s’intéresse à la littérature de langue anglaise issue des pays qui bordent l’océan Indien. Ce projet touche donc trois continents : l’Afrique, l’Asie et l’Australasie. Grâce au soutien du ministère espagnol de l’Éducation et de la Recherche, nous tentons de faire traduire en espagnol des œuvres d’auteurs encore inconnus de cette vaste région.
Enfin, je m’intéresse à l’histoire de la traduction. Je soumettrai bientôt un article encyclopédique sur les traductions d’œuvres britanniques publiées en Espagne au XIXe siècle.

Quel livre/film/groupe de musique vous a marqué ces dernières années?

Le livre Les Grands-mères (2003) de Doris Lessing. C’est à sa lecture que j’ai compris ce que signifie être un grand écrivain (c’est très touchant et audacieux). J’ai vu deux films récemment : Once Upon a Time in Hollywood (2019) de Quentin Tarantino et Qu’est-ce qu’on a fait au bon dieu? (2014), un film français. Le premier m’a rappelé des souvenirs (j’aime Tarantino), et le second m’a bien fait rire. Quant à la chanson, je mentionnerai Me quedo contigo (2019) (Je te choisis) de Rosalía. Allez la voir sur YouTube. C’est une reprise symphonique d’une vieille chanson populaire (une rumba flamenco) du groupe romani Los Chunguitos, qui a surpris le public. Rosalía l’a chantée en janvier 2019 pour la première fois à l’équivalent des Oscars, les prix Goya, et j’ai été impressionné.

Si vous aviez un conseil à donner aux nouveaux étudiants en traductologie, quel serait-il?

Je donne toujours le même conseil à mes étudiants : je leur demande de développer le goût de la lecture, des vidéos, des podcasts, de la réflexion et de la pensée dans un cadre d’APPRENTISSAGE. L’époque moderne ne s’y prête pas.